Tomb Raider Twins : À la recherche du dragon perdu (épisode 2, Xinxiang)

Le voyage en train de Beijing jusqu’à Xinxiang fut très agréable. Nous étions en 2ème classe, les sièges étaient commodes, l’air conditionné n’était pas violent.

Les paysages défilaient lentement, la végétation changeait, devenait plus sombre, plus sauvage, me semblait-il, et une terre argileuse d’un rouge intense commençait à remplacer le sol noir du Nord.

Si Beijing m’avait légèrement dépaysée au début (certains nous regardaient avec curiosité même dans la capitale et il y avait une foule permanente, la circulation chaotique, les toilettes à la turque, la cuisine très différente de celle que l’on sert dans les restaurants chinois en Europe, l’eau chaude dans tous les lieux publics pour le thé vert), c’est à Xinxiang que je compris soudain d’avoir quitté tout contact avec le monde Occidental et de m’être poussée jusqu’au seuil de la Chine Profonde.

Quand nous arrivâmes à la gare de Xinxiang, petite ville industrielle de province, « un ciel bas et lourd pesait comme un couvercle » sur la ville : c’était le terrible ciel de mousson, le vrai, qui n’avait fait que nous sourire gentiment à Beijing. Comme pour Baudelaire, l’angoisse despotique avait planté, pendant un instant, son drapeau noir, sur ma tête : le hall de la gare était jonché de voyageurs fatigués, campés à la bonne fortune, venant de la campagne et attendant d’avoir un billet pour la ville. Une vielle femme en casaque grise s’emportait contre son mari…peut-être avait-il mal géré l’argent du voyage. De petits enfants, mignons comme des poupées de porcelaine, couraient partout et jouaient à chat, leur jolie tresse ondulant au gré de la poursuite. Parfois, ils ne portaient qu’un simple tablier (comme le bébé de Liu Baba dans le Voyage de Chihiro) ou un joli complet rouge à motifs orientaux, qui présentait une ouverture pour les besoins intempestifs.

Eva me laissa près d’une colonne avec nos valises énormes (je ne repartirai jamais plus aussi chargée), tandis qu’elle se précipitait au guichet pour prendre nos billets de train pour Wuhan, car la queue était déjà très longue. J’étais plutôt mal à l’aise, je sentais plusieurs regards rivés sur moi. Une jeune fille vint me demander de l’argent pour sa grand-mère, qui était gravement malade : je lui dis maladroitement que je n’avais rien et que j’espérais qu’elle se rétablisse vite. On m’avait en effet prévenu que ce genre d’arnaque était très courante et dans tous les cas, il aurait été mal avisé de tirer des liasses de yuan rouges de mes poches dans un lieu public comme si de rien n »était (peut-être ai-je vu trop de films).

Au bout de deux heures et demi, Eva revint enfin avec nos billets. Elle m’avoua qu’elle ne comprenait pas bien le dialecte local et qu’elle avait réussi par miracle à prendre les derniers billets pour Wuhan : dernière classe, 16ème wagon, 7 heures de voyage debout. Bon, on aurait découvert une autre réalité de voyage, plus proche de la population.

Nous entreprîmes alors de prendre un bus pour rejoindre notre hôtel. Dès que nous sortîmes, un prélude au déluge se déversa brusquement en une pluie drue et brumeuse. Nous nous tournâmes alors vers un taxi, dont le chauffeur nous avait proposé ses services : l’intérieur de la voiture était constellé de petits bouddhas au sourire paisible et satisfait. Il appela pour nous l’hôtel en profitant d’un feu rouge, mais nous découvrîmes qu’aucune réservation à notre nom ne résultait dans les registres. Aïe. À qui avait-on donc versé l’acompte, lors de la réservation en ligne sur le site d’Expédia? (méfiez-vous, ce genre de malentendu est plutôt fréquent pour cette société). Le chauffeur s’emporta et heurta la voiture de devant : nous pûmes ainsi entendre une jolie mélodie de jurons en dialecte. Deux minutes plus tard, nous arrivions à destination (en fait, l’hôtel était situé à même pas 5oo mètres de la gare…) et le chauffeur sympathique vint plaider notre cause à l’accueil. Si cela ne marchait pas, il connaissait un ami qui aurait pu nous héberger (merci merci merci). Enfin, après une heure de marchandage effréné, notre gentil chauffeur nous annonça que tout était arrangé.

Le soir même, après nous être rafraîchies, nous demandâmes tant bien que mal à l’accueil par quels moyens nous pouvions atteindre le site de Liu Jang Wang. La demoiselle qui parlait anglais contacta tout de suite un chauffeur, car l’endroit se trouvait à une trentaine de mètres plus à l’Ouest et les moussons allaient se déchaîner bientôt. Il viendrait nous chercher à 6h30.

Le lendemain matin, nous demandâmes si nous pouvions d’abord prendre le petit-déjeuner et ensuite partir : le buffet était délicieux et il nous fallait des énergies et des provisions pour toute la journée. Un bon bol de riz gluant, des beignets, des nouilles sautées aux légumes, des raviolis de crevette à la vapeur et quelques fruits, et nous voici parées à l’attaque (tout fut dévoré en dix minutes, car on nous avait déjà dit que nous étions de bonnes vivantes et qu’il ne fallait pas trop tarder).

Après quarante minutes sur une route non asphaltée qui s’enfonçait dans les campagnes bordées de lagons de fleurs de lotus et des monceaux de riche terre rouge, nous arrivâmes à 7h30 sur le site. Comme il était très tôt, nous avions tout le mausolée du Roi Liu Jang pour nous, avant l’arrivée de quelques touristes.

Sur la longue allée qui conduisait au Mausolée, nous rencontrâmes trois petites vieilles du village voisin, assises sur les marches, qui papotaient allègrement avant de commencer leurs tâches quotidiennes. Je ne sais pas pourquoi, je pensais aux Trois Grées, les soeurs de la Gorgone qui n’avaient qu’un oeil et qu’une dent à se partager, et leur mésaventure avec Persée : le héros leur avait demandé le chemin pour se rendre chez la Gorgone, mais celles-ci avaient refusé de lui indiquer la route. Alors il leur déroba leur unique oeil et les força à lui révéler la voie pour l’antre du monstre. D’ailleurs, dans le dessin animé de Walt Disney sur Hercules, les horribles trois vieilles qui révèlent le futur au diabolique Hadès sont un beau mélange entre les Moires et les Grées…

Elles nous saluèrent cordialement et nous répondîmes avec un sourire. Elles nous demandèrent d’où nous venions, qu’est-ce que nous faisions par ici (moi aussi), elles n’avaient jamais vu d’Occidentales, et tiens, qu’est-ce que c’est que ce livre écrit tout étrange (le dictionnaire sino-français d’Eva), et vous avez les jambes bien longues… je ne comprenait rien (normal : après tout, je ne parlais presque pas depuis 10 jours), mais apparemment Eva non plus : nous étions bien loin de l’idéal Pu Tong Hua (mandarin standard) enseigné dans les écoles européennes. Ce langage-là était plus coloré, plus vivant, avec des tons plus variés. Elles s’esclaffaient bien, elles étaient curieuses comme des enfants face à un nouveau jouet. Ce fut sympathique. Nous nous prîmes bientôt congé, cependant, car il fallait conduire nos recherches. Un peu plus loin, Eva fondit en larmes : « Tant d’efforts à l’INALCO et je ne comprends rien! ». Et oui, c’est la vie, cette vie magnifique qui nous pousse toujours vers de nouveaux défis, pour nous apprendre encore et encore que rien n’est éternel et parfait.

Le site était magnifique. Une légère brume flottait dans l’air, caressait les pierres grises et rafraîchissait notre peau. L’herbe était couverte de rosée, des libellules gigantesques voletaient près des Qilin (animaux fantastiques, gardiens de la Voie de l’Âme) qui bordaient la Shendao.

Après avoir pris toute la Shendao en photo et l’avoir explorée en détail dans un silence presque irréel (j’avais l’impression d’être seule au monde, et pourtant la Chine compte plus d’un milliard trois cent millions d’habitants), nous dûmes retourner à la civilisation.

Comme nous n’avions pas de plan détaillé de la ville (75% des ruelles n’étaient pas indiquées) et que nous sommes célèbres pour notre mauvais sens de l’orientation (à tel point que les paris allaient bon train en Italie : vont-elles trouver leurs tombes? Ou faudra-t-il les récupérer en hélicoptère au milieu de la jungle?), nous préférâmes ne pas tenter la fortune et restâmes dans la grande rue commerçante de la ville. En allant acheter de quoi manger dans une supérette, nous rencontrâmes un jeune Chinois qui fut tout heureux de parler anglais avec nous : il projetait de se rendre à Hongkong, puis en Angleterre. Il nous invita à dîner dans un petit restaurant traditionnel. J’en eu chaud au coeur.

Le lendemain, nous devions repartir. Nous avons trimballé à toute vitesse nos valises jusqu’à la gare, où nous attendîmes trois longues heures, à cause d’un accident sur les rails dû aux moussons qui avaient déjà touché le Sud. Le dernier wagon était bondé. Nous étions les seules Occidentales, nos grosses valises empêchaient le passage. Les passagers descendaient ou montaient à chaque station, le train était toujours plein, le chariot des sandwichs n’arrivait pas à passer. Un petit homme, plus petit que moi, mais beaucoup plus musclé, souleva sans peine (ou presque) ma valise et la plaça hors du couloir. Les sièges n’étaient pas réservés : qui voulait et pouvait s’assoir s’installait sans problème. On croquait des pêches blanches, on grignotait des gâteaux, on discutait, on regardait un film sur une console ultra-plate, on glissait agilement parmi les corps pour se rendre aux toilettes (qui furent très vite hors d’usage) ou se servir d’eau bouillante pour le thé ou les nouilles instantanées. Un garçon qui venait de la campagne en mangea trois boîtes ultra-pimentées, se souffla le nez dans ses mains et rota bien fort. Il était bien élevé.

Le train avançait lentement : l’argile devenait plus rouge encore, les gratte-ciel se changeaient en petites maisons de briques délabrées et solitaires, les lagons envahis de fleurs de lotus se côtoyaient avec des monceaux d’ordures. L’eau de la mousson s’infiltrait partout, emportait des paniers et des chaussures, des ustensiles agricoles et mes certitudes d’Européenne. Nous étions loin des sentiers touristiques et ces paysages si vastes, malgré leur apparente désolation, émanaient une beauté particulière. Un crépuscule intense déversa ses couleurs sur les champs et les greniers aux murs couverts d’idéogrammes délavés. La nuit mit fin à mon cinéma panoramique, mais je pus alors observer discrètement les autres passagers, en me tenant sur un pied, comme les cigognes. On me proposa de m’assoir, mais je ne voulais pas m’endormir et rater notre arrêt : nous devions arriver à Wuhan à 1h40 du matin.

Nous étions épuisées, mais je fus soulagée à l’idée que nous approchions enfin de notre destination. Mon côté misanthrope, que réclame un minimum d’espace entre mon corps et celui d’autrui, se voyait bafoué depuis trop longtemps. Ma soeur pensait qu’il faudrait encore deux arrêts. Suspicieuse, je demandais quand même à Eva de vérifier auprès d’un autre passager à quel arrêt nous nous trouvions : une jeune fille à l’air timide, aussi gênée que moi par la foule qui se pressait sans cesse autour d’elle, nous répondit : « Wuhan, Wuhan ». Il était une heure du matin et je n’avais pas envie de manquer notre arrêt pour me retrouver je ne sais où, sans parler la langue du pays.

Je tendis le doigt vers ma valise en prononçant un maladroit « Dui bu qi » (excusez-moi…), un jeune homme m’aida à descendre ce poids mort et nous sortîmes aussi vite que possible, en bousculant malheureusement pas mal de monde.

L’air frais de la nuit nous rendit courage. À la sortie de la gare, nous marchandâmes avec un taxi noir (et oui, mais nous n’avions pas d’autre alternative) et à 2h30 du matin, nous étions à l’accueil de l’hôtel. Je savourais déjà le bonheur intense d’une douche et la douce tiédeur des draps propres, après sept heures de voyage debout, sans aller aux toilettes. Nos clés étaient démagnétisées. Je faillis pousser un rugissement qui aurait fait blêmir Attila en personne. Nous changeâmes de chambre en un clin d’oeil.

Lorsque nous nous réveillâmes, le lendemain, deux nouvelles nous attendaient :

-la mousson battait son plein à Wuhan (Jumanji, à côté, c’est juste une pluie de printemps)

-le mausolée de Long Shuen Shan ne se trouvait pas à Wuhan, mais soixante-dix kilomètres plus au Sud, à Hankou.

C’est maintenant que la vraie aventure commence.

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