Tomb Raider Twins : À la recherche du dragon perdu (épisode 1, Pékin)

Il y a deux ans de cela, ma soeur Eva préparait un M2 en Archéologie Chinoise sur la Voie de l’Âme au sein des tombes de la dynastie Ming (le titre seul est déjà digne de la Grande Muraille) ou Shendao. Hélas, la pénurie de documents disponibles sur ce sujet en France rendait une exploration sur le terrain absolument nécessaire. Bien sûr, je m’incrustais volontiers en tant que chaperonne pique-assiette fidèle jumelle chargée de la caméra vidéo-photographique et tentais de sauver de l’oubli mon chinois élémentaire acquis grâce aux cours du soir de la mairie de Paris (heureusement, Eva fréquentait l’INALCO). Naturellement, je n’oubliais pas de mettre dans ma valise mon chapeau en cuir usé de baroudeur et mon fouet à la Indiana Jones, dissimulé sous d’anonymes t-shirt blancs.

Quelques mois auparavant, Eva avait minutieusement organisé notre itinéraire à travers la Chine : en partant de la capitale, nous devions descendre vers le Sud en train afin d’explorer les tombes Ming les plus importantes. La première étape nous menait donc à Pékin pendant une semaine, ensuite à Xinxiang pendant trois jours, Wuhan et enfin Guilin. Les contacts donnés par son professeur ne concernaient que notre dernière destination : il fallait donc se débrouiller seules jusqu’à Guilin. Le retour était prévu en août. Les moussons allaient inévitablement croiser notre chemin et nous accompagner pendant un bon bout de temps.

Ainsi, après avoir obtenu notre joli visa chinois, collé à la fin de nos passeports, nous nous envolâmes joyeusement, un beau matin de juillet, en direction de Pékin-Beijing, la capitale du Nord.

Le lendemain matin (c’est si beau de contempler le soleil qui se lève à travers les nuages cotonneux et pâles comme des moustaches de dragon, avec un arrière-fond musical de ronflements de voyageurs et de rêveries solitaires) une heure avant la fin du voyage, il fut obligatoire de compiler un feuillet jaune avec notre nom, prénom, numéro de passeport, type de visa, durée et lieu de séjour, afin de faciliter notre passage à la douane : si vous allez en Chine, n’attendez pas que les roues du Boeing touchent gracieusement l’asphalte pour le faire, vous pourriez écrire d’étranges idéogrammes martiens sans le savoir… et ne perdez pas le deuxième feuillet, il vous sera demandé pour le retour!

L’aéroport de Beijing était énorme et presque vide lorsque nous arrivâmes à la zone de récupération des bagages, environ une demi-heure après l’atterrissage : nos valises avaient déjà été déchargées, traînées plusieurs fois par le tapis roulant circulaire et enfin mises de côté en attendant leurs propriétaires en retard. Nous prîmes un taxi officiel (évitez les taxis noirs, clandestins, qui font payer aux Occidentaux éperdus une course 400 yuans au lieu de 75) et débarquâmes enfin à notre petit hôtel. Nous laissâmes nos valises dans la chambre que nous avions réservée (non sans avoir auparavant terrorisé les hôtesses d’accueil avec le fantôme de l’anglais et notre mandarin bizarre), découvrîmes avec amertume que le bureau de change à Paris nous avait filé de faux billets (eh oui, ça arrive) et partîmes à la découverte de la ville.

Une chaleur dense d’humidité nous assaillit aussitôt à la gorge, ainsi que des parfums inconnus, parfois âcres, piquants ou envoûtants. Les rues du quartier étaient joliment pavées, des dragons de bronze et de pierre carrés cernaient les portes rouge et or éclatants d’un petit temple bouddhiste, des vendeurs ambulants faisaient griller d’appétissantes brochettes au coin des jardins, la circulation était chaotique.

Traverser la rue se révéla être plus compliqué que nous ne le pensions. En Chine, il est interdit de faire obstacle au mouvement incessant des gens et des marchandises : il faut toujours être prêt, toujours alerte, toujours rapide. Les voitures ne s’arrêtent pas pour laisser passer les piétons, qui doivent prudemment slalomer entre les vieux bolides, les innombrables scooters électriques et les vélos rouillés à dynamo de dernier cri. L’utilisation des clignotants est tout à fait accessoire, on leur préfère de loin le klaxon : un coup pour virer à bâbord, deux coups pour tribord, trois et plus pour « Chaud devant! ».

Nous prîmes le métropolitain pour échapper à la canicule (le ticket magnétique à 2 yuan n’est valable qu’à la gare d’émission : pas de carnet possible) et tournâmes dans le quartier étudiant, près de la Beijing Da Xié, puis nous visitâmes la fameuse Rue des Gourmets, où il est possible de siroter du lait de coco ou du thé vert glacé tout en dégustant des brochettes de scorpion ou d »étoile de mer.

Tandis que ma soeur arpentait les rayons de la plus grande librairie de Beijing en flairant les thèses les plus récentes sur laShendao, je m’aventurais, carte en main, dans les grandes avenues qui longeaient la Cité Interdite, à la recherche de la fameuse Place Tien An Men. Naturellement, je me perdis et je flânais dans un tout autre quartier où je pus visiter le charmant et très silencieux temple taoïste des Nuages Blancs (Bai Yun). Toutefois, je réussis miraculeusement à retrouver mon chemin et aperçus enfin les écailles dorées des pagodes impériales, au tournant d’un grand jardin. À l’entrée de la Cité trônait un immense portrait de Mao Zedong,  qui surveillait du regard la grand Place carrée de Tien An Men.

La Cité Interdite est magnifique : des vagues dorées s’élèvent gracieusement dans le ciel, soutenues par des pavillons rouges aux décors somptueux, des grand’places immenses agrémentées de statues de grus, marmites rituelles en bronze, dragons à carapace de tortue et touristes coréens qui veulent prendre des photos avec vous.

Après avoir traversé maints pavillons écarlates aux noms poétiques (il faut toujours lever le pied droit pour franchir la poutre du seuil qui empêche aux démons d’entrer et ne jamais hésiter ou pire, trébucher, car cela porte malheur) sous un soleil cuisant, nous sommes parvenues à un petit jardin chinois pour une halte bien méritée.

Ne craignez pas de continuer jusqu’aux portes du Nord, de traverser le petit pont en pierre qui s’élance entre les douves du Palais, recouvertes de nénuphars, et de vous promener dans le Jardin des Collines de Charbon au crépuscule : vous pourrez ainsi contempler toute la Cité Interdite d’en haut, assis sous un joli pavillon, tandis que les reflets orangés du soleil mourant s’éteignent petit à petit et les rumeurs de la ville s’estompent, en cédant la place aux grillons et au parfum des péonias. Quelqu’un joue un air mélancolique sur un violon chinois et les ombres tourbillonnent le long des allées de fleurs endormies.

"I'll sound my barbaric yawp on the roofs of the world"

Entracte : Le toit du pavillon était vraiment un petit joyau :

Vous pourrez alors danser joyeusement la valse ou la polka à la lueur de lanternes rouges, avant de quitter le parc. Les Chinois aiment beaucoup danser et rire.

Nous avons tenté de nous rendre à la Grande Muraille en bus (n°919, 12 yuan le trajet simple), en partant de la gare routière de Jishuitan, mais il ne restait plus aucune place déjà à 7h3o du matin. Une demi-heure plus tard, à Xuanwumen, nous fûmes alors abordées par des sonores « Hello, hello! » et montâmes sur un car spécialisé dans les excursions pour la Grande Muraille, du côté de Badaling. Seuls cinq autres Occidentaux vinrent se joindre à nous au fond du bus. Tout le voyage se déroula au son de plaisanteries en chinois. Peu avant d’arriver à destination, le guide donnait les dernières instructions aux participants…  et soudain, tous se retournèrent vers nous : elle avait demandé de bien nous observer pour ne pas nous perdre de vue, puisque nous ne comprenions pas le chinois, et nous avait défié à monter toutes les marches de la section de Badaling, car, disait-elle, les Occidentaux avaient des jambes plus longues. Défi relevé, même si nos jambes étaient plutôt flageolantes.

Certaines marches m’arrivaient au nombril et la rambarde en fer était incandescente. Nous étions épuisées et avions consommé à l’affilée au moins cinq glaces au litchi ou à la pêche, mais le paysage était époustouflant, le ciel limpide et la végétation réellement luxuriante.

Une petite vue du Long Dragon de Chine, du haut d'une tourelle de garde

Un des passage de la Muraille qui doit être rénové. Si vous aimez l'escalade, il est fait pour vous.

À l'ombre des camphriers, après l'escalade.

Patrick l'Étoile qui grimpe péniblement les escaliers. Il faut souffrir pour être zen... La partie plane que vous observez en bas est un pont de bambou irrégulier que vous devez traverser en courant pour ne pas vous casser la figure.

Ensuite, la visite se prolongeait quelques kilomètres plus loin dans un restaurant perdu au milieu de la campagne, où l’on pouvait acheter un délicieux canard laqué entier, conservé dans un emballage sous vide, ainsi que des pêches blanches très parfumées. Nous mangeâmes du riz à la vapeur, des légumes sautés et un savoureux poisson dans une grande salle, avant de nous rendre dans un village fantôme, abandonné dans les folles années 1930 et conservé tel quel pour les curieux des antiquités pré-révolutionnaires.

Au cours du déjeuner, les autres convives de notre table furent très accueillants et nous aidèrent à bien manipuler nos baguettes. Curieusement, je n’ai pas fait tomber beaucoup de légumes sur la nappe, comme il m’arrive très souvent lorsque je mange chinois en Europe, bien qu’une nappe toute tachée, en Chine, signifie que le déjeuner fut très apprécié.

Hey baby, wanna dance some charleston, tonight?

Après le village fantôme, nos routes se séparèrent : les Occidentaux qui n’avaient payé que le service minimum furent embarqués sur d’autres autocars en direction de Beijing, tandis que la soirée se serait terminée dans un très réputé restaurant-karaoké pour les autres paticipants.

De retour à la Capitale, nous nous promenâmes encore dans un joli parc, où se trouvait l’un des jeux préférés par les lettrés du Pays du Milieu :

L’on faisait flotter une coque de noix dans ce petit méandre et il fallait composer un poème sur un thème donné avant que le petit navire improvisé n’arrive à l’autre bout. Le perdant était contraint de boire de l’alcool de riz. Ce jeu se terminait souvent en des soirées bien arrosées, il en va sans dire.

Nous marchâmes jusqu’au nouveau quartier olympique de la ville, où nous assistâmes à un curieux défilé de tambours et de foulards bariolés voletants et nous vîmes le fameux « Nid d’Hirondelle », à l’architecture très moderne.

Les cigales étaient assourdissantes et couvraient même la mélodie d’un joli carillon de cloches qui se déclenchait à la tombée de la nuit.

Je viens d’Italie et je croyais être habituée au chant des cigales d’été, mais je dois dire que les orientales sont bien plus grandes et produisent un étrange bruit électrique, comme celui d’un vieux tram qui passerait en grinçant de ses longs câbles noirs sur des rails usés (si vous avez déjà pris le tram à Rome…).

Enfin, le dernier jour de notre permanence à Beijing, après avoir visité la jolie rue piétonne et commerçante de An Ding Men et l’impasse de Confucius à Yong He Gong, nous errâmes dans les ruelles étroites et tortueuses des Hu Tong, ou quartiers traditionnels de Beijing : des pavillons au charme délabré et presque sinistre cachaient des cours intérieures où plusieurs familles se réunissaient pour préparer le repas. Un vieil homme au sourire édenté mais radieux nous demanda d’où nous venions et nous montra comment il avait apprivoisé son merle à discuter avec lui, en sifflotant un petit air traditionnel. Il connaissait plein d’histoires… et il nous restait tellement à découvrir.

Le lendemain, nous prîmes le train pour Xinxiang.

"Pailou" d'entrée du quartier de Confucius

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