Inutile ?

Sept calligrammes d’Apollinaire – Ossip Zadkine (1967)

Quel est le but d’un poème? d’une histoire bien racontée ou bien écrite? d’une équation élégante et innovante? d’une intense sonate pour violoncelle de Bach? Pourquoi devrions-nous étudier Homère, Platon, Shakespeare ou Victor Hugo? Une peinture ou une sculpture peuvent-elles rapporter des tonnes d’argent? Peut-être, si elles bénéficient d’une gloire posthume ou encore d’une popularité extraordinaire.

L’art est inutile… Les lettres aussi, selon une perspective essentiellement financière. Pourtant, si l’art était vraiment inutile, pour quelle raison les hommes s’obstineraient-ils à créer, à s’exprimer à travers des mots, de la musique ou des dessins?

« Tout artiste est précieux, car il apaise le monde humain et enrichit le cœur des hommes. » (Natsume Sôseki, Kasamakura)

La réponse n’est pas simple, et n’est probablement pas univoque. La passion qui suscite et soutient toute création peut révéler les plus nobles facettes du cœur humain, ainsi que les plus obscures … de façon frappante et profondément belle. La nature humaine est un paradoxe vivant, tiraillé entre sa mortalité et son désir d’éternité. Si nous ne pouvons échapper à la douleur ou la mort, nous pouvons néanmoins rendre la vie plus douce, en quelque sorte.

Comme Shelley a déclaré dans son Ode à l’alouette:

«Nous voulons demain et hier, 
Après eux soupirons sans cesse; 
Dans nos rires les plus sincères, 
Il est toujours quelque détresse; 
Et nos chants sont plus beaux qui parlent de tristesse. 
Pourtant si nous avions pouvoir 
D’oublier peur, orgueil et haine, 
Si nous étions nés pour n’avoir 
De la vie ni larmes ni peine, 
Comme ta joie dès lors nous paraîtrait lointaine. « 

L’Art, un moyen d’apaiser l’inquiétude de l’âme humaine, en lui offrant un aperçu de la Beauté? Une façon pour l’homme de se sentir vivant, en explorant les profondeurs de son esprit? Une réponse à l’obsédant ennui qui répète et martèle ses « je ne peux obtenir aucune satisfaction » dans nos têtes? Peut-être que l’art est là pour nous inciter à cueillir l’instant présent, le fameux Carpe Diem des Anciens, mais enrichi d’une grande vision de l’éternité, avec l’intention de la léguer à la postérité, comme Walt Whitman invite à le faire :

« La question, Ô moi! si triste, récurrente – Quoi de bon parmi ces choses, Ô moi, Ô vie?

       Réponse.

Que tu es ici- que la vie existe, et l’identité;
Que le jeu puissant continue, et que tu y laisseras un vers »

Ou Rimbaud, qui sut saisir l’éternelle beauté de l’éphémère dans ces élégants vers :

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Que se passerait-il si nous tentions d’être un peu plus inutiles, mais d’une manière créative? Vive la changement, vive l’inutilité! Laissez des vers sur votre passage… « Liberté, sur tous les murs j’écrirai ton nom », disait Éluard. L’Art est aussi liberté, d’être soi et autre, de se dépasser, de s’échapper des prisons intimes pour s’envoler dans l’éther, comme la vertigineuse Élévation de Beaudelaire.

Peut-être que l’art est simplement un message dans une bouteille, flottant sur les vagues du Temps, au gré des désirs.

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